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Une fois de plus
Odile commence à perdre patience. Cette discussion avec Christine, sa fille aînée, n'a que trop duré. Agacée par tant d'entêtement et d'ingratitude Odile demande à rester seule un moment. Mère et fille campent sur leur position, se tiennent tête et ont mal, une fois de plus, une fois de trop. Christine, décontenancée par les agissements imprévisibles de sa mère quitte la pièce à regret et passe devant la femme de ménage. Son travail terminé, elle s'apprête elle aussi à partir. Elle croise le regard triste de la jeune femme qui s'éloigne et referme la porte. Elle rejoint son mari qui l'attend patiemment dans la voiture.
"Elle me prend pour une gamine, elle ne supporte plus rien. Elle refuse toujours de te voir et va même jusqu'à nier ton existence. Elle prétend que je suis devenue folle. Je
ne sais plus quoi faire. Elle est si déprimée ! murmure-t-elle en s'éffondrant dans les bras de son époux.
Sans un mot il la rassure. Dans ce silence chargé d'amour et de tendresse il console Christine et l'encourage à faire preuve de patience et à miser sur le temps, une fois de plus.
Odile, seule dans sa détresse de maman dépassée et déprimée, tourne en rond et regarde la pendule. Vincent, son mari, ne devrait pas tarder à rentrer. C'est décidé, elle lui
parlera de leur fille et de ses frasques amoureuses. C'est à chaque fois le même scénario. Heureuse de voir sa fille, Odile la reçoit à bras ouverts. Elle sert quelques biscuits, propose un
bon chocolat chaud et s'enquiert des dernières nouvelles. "Je vais bien maman et Patrick aussi". C'est toujours avec beaucoup de précaution que Christine évoque son mari. "Il aimerait te revoir".
C'est à ce moment précis, une fois de plus, une fois de trop, que l'après-midi tourne au cauchemar.
"Me revoir ? Mais je ne veux pas le voir moi ton Patrick ! D'où sort-il d'abord ? Tu es bien trop jeune. Tu rentres à peine de New-York.Tu viens d'achever ta dernière année d'études.
Concentre-toi plutôt sur ton avenir".
"Mais maman, je ne vais pas te rappeler qui est Patrick, tu le sais bien. Pourquoi ce blocage tout à coup" ? Pourquoi rejettes-tu tout en bloc dès qu'il s'agit de moi ?" Christine est
épuisée de ces discussions qui reviennent sans cesse au mot près.
L'après-midi, loin d'être achevé, voit le chocolat refroidir et les biscuits intacts dans l'assiette. Fille et mère se disent au revoir sur fond d'amertume. Une fois de plus, une fois de
trop.
A trop différer ce sujet de conversation avec son mari, à trop le porter seule sur ses fragiles épaules, Odile rumine et se rend malade.
Le dîner est au chaud et Vincent n'est toujours pas rentré. Sans doute un surcroît de travail, se dit-elle. Mais pourquoi n'appelle-t-il pas quand il sait qu'il va être en retard ? Fichu
travers de son époux qu'elle lui reproche depuis toujours... Et depuis toujours il lui répond que lorsqu'il est plongé dans ses recherches il ne voit pas le temps passer.
Odile décide de ne pas l'attendre et se met à dîner devant la télévision. La viande est un peu trop cuite et les légumes manquent de sel. Il faudra que j'en parle à la femme de ménage. Elle
ne fait jamais rien comme il faut celle-là. Le personnel n'est vraiment plus ce qu'il était !
Devant son plat à peine entamé, Odile se sent seule. Son mari travaille bien trop et plus rien ne tourne rond autour d'elle. Un petit voyage, voilà ce qu'il lui faut. Un peu d'air après
toutes ces années où chacune de ses pensées avait été tournée vers Vincent et les filles. Christine était sur le point de terminer ses études et sa cadette parcourait l'Europe dans le cadre d'un
nouveau programme scolaire. Il est temps que je pense à peu à moi, à nous. Odile décide d'appeler son mari avant d'aller se coucher. Les tonalités se succèdent jusqu'au premier "allo" et
au dialogue de sourds qui s'ensuit. Maudite intérimaire qui ne sait jamais rien ! Il est peut-être déjà sur la route, se raisonne-t-elle avant de s'allonger sur le lit, toute
habillée.
C'est une femme en crise et désorientée que l'infirmière trouve le lendemain matin en pénétrant dans la chambre d'Odile. Le médecin de garde, appelé en urgence, prend la décision
de revoir le traitement de sa patiente et d'en informer sa fille. Prévenue le matin-même sans avoir eu le temps de chercher une baby-sitter pour sa petite Laura, Christine arrive avec sa petite
fille et toutes deux pénètrent dans le cabinet du docteur.
"Je vais être direct. Son état s'aggrave. Votre mère semble présenter certains signes de la maladie d'Alzheimer et il serait malvenu de l'autoriser à retourner chez elle". D'autres examens sont
en cours et je serai en mesure de vous en dire un peu plus dans quelques semaines".
Christine n'écoute plus le médecin. Le couperet vient de tomber sur son visage livide et elle a envie de pleurer, elle veut hurler à l'injustice. Elle donnerait
tout à cet instant pour se réfugier dans les bras de son père, disparu quelques années plus tôt. Patrick, déjà à son bureau, n'est pas là pour la soutenir. Quant à sa soeur
cadette exilée à l'autre bout du monde depuis plus de six mois, elle l'appelera en rentrant. Pour l'heure, elle se doit faire face. Pour sa petite Laura qui regarde sa maman les yeux rieurs
remplis d'espoir et de futur, et pour Odile dont l'avenir se résume à présent à un passé tout froissé.
Christine commence à comprendre sa mère, ses refus, ses blocages, ses oublis. Elle traverse ce couloir qui n'en finit pas et, résolue à faire bonne figure, elle entre dans la chambre de sa mère.
Elle essaiera de ne pas pleurer. A l'inverse des semaines qui viennent de s'écouler, elle ne frappe pas à la porte, elle l'ouvre, un peu trop vite, brusquement, comme elle déballerait un
cadeau dont elle veut profiter avant qu'il ne s'échappe.
"Entre ma fille, tu es venue avec ta petite soeur. Quelle bonne surprise. Asseyez-vous, je suis heureuse de vous voir, voulez-vous quelques biscuits, votre père ne va pas tarder. Raconte, comment
se passent tes études ?"
Christine veut tout prendre : l'avalanche de mots, le bonheur factice de sa mère, son rire, les biscuits, même l'idée douce et saugrenue que son père vit encore. Elle prend, elle garde, elle
stocke dans sa réserve d'amour, les morceaux de la vie de sa mère. Ces petits bouts d'une existence dorénavant rythmée par des réminiscences qui surgissent sauvagement, sans ordre et
qui se bousculent au portail d'un être qui les reçoit sans savoir qu'en faire. Ce passé décousu surgit sans sommation et Christine n'a pas la force de reprendre sa mère. Elle n'en a pas
envie.
Elle veut juste savourer la joie d'Odile toute à sa fièvre de l'accueillir avant qu'un jour prochain, celle-ci, perdue dans des souvenirs en mal de place qu'un cerveau fatigué
ne classera plus, la reconnaisse de moins en moins jusqu'à l'oublier, peut-être, une fois de plus.
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