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J'aime écrire et, sur des feuilles de fortune, je fais courir les mots sous une plume qui s'affole à tenter de les rattraper. Le verbe retenu ou alors généreux, je puise dans
l'émotionnel, celui que l'on écrit et que par pudeur l'on tait, pour me jeter dans la ronde des idées et des mots.
Un jour pourtant, ma "machine à écrire" a vu son mécanisme se vriller parce que ce jour-là je craignais d'être lue. Un seul être désirait, je le sais, entendre ce que j'avais à dire mais la
"machine à dire" est restée muette elle aussi. Délier les langues, faire appel à la parole et non plus à l'écrit, était ce que je redoutais le plus face à cet homme que j'admirais et qui, depuis
peu, était en train de s'éteindre dans mes bras. Je sus alors qu'il me faudrait beaucoup de courage pour exposer mon coeur.
Ai-je été fidèle à ce qu'il espérait de moi ? Il a pensé que oui. Ses yeux me l'ont dit. Pour moi ce ne fut pas assez. Trop en retrait. Et incontestablement trop tard. Il a mis sa
main dans la mienne et posé sur moi son regard vif, celui-là même qui semblait se jouer de la fatigue. Derniers sursauts de vie dans un corps qui veut se battre encore.
Je me souviens d'un jour d'audace où mon être, timide, s'était laissé apprivoiser par une intrépidité aussi nouvelle qu'enivrante. Du bout des doigts, maladroitement et sans un mot, nous nous
sommes dit "je t'aime". J'ai caressé sa joue, serré dans mes mains sa main toute de veines bleuies et détourné le regard pour qu'il ne me voie pas pleurer.
Le voir, le sentir. Encore un peu. Juste encore un peu.
Il m'a fallu beaucoup de force pour lui cacher que dedans j'avais mal. Je ne désirais pas lui imposer ma peine mais il l'avait sentie.
Je l'ai à nouveau regardé et enfin, dans un tourbillon de points et de virgules, de métaphores et de synonymes, nous nous sommes compris. Alors que des années durant nous nous étions chéris en
silence, portés par un amour tacitement reconductible, cette parenthèse avait sonné pour nous deux comme un douce poésie dans laquelle, sans retenue, impudiques, nous avons plongé et nagé et nagé
encore.
Ce court instant d'abandon venait de nous sceller et nos yeux, muets, avaient pleuré le soulagement de s'être enfin trouvés.
Ce fut ma première et dernière impudeur entre les mots que je souhaitais et ceux que je ne trouvais pas. Je me demande aujourd'hui si, en cessant d'ignorer nos demandes étouffées, j'aurais pu
faire preuve d'un peu plus d'audace et de témérité. Je n'ai pas pu. Pas pu, pas su, qu'importe ! Pourtant cet homme, ce grand puits d'amour vers lequel je me tournais, n'avait attendu de moi
qu'un signe pour enfin se livrer. Il ne savait pas utiliser le verbe mais était-ce bien utile puisque les mots imaginaires que son regard faisait briller, magnifiaient les sentiments
immenses qu'il ne domptait jamais ?
S'il pouvait m'entendre de l'Ailleurs où il se trouve aujourd'hui, je lui dirais ceci : quand l'horloge a cessé de faire entendre le tic-tac des aiguilles de ta vie, j'ai promis de parler aussi
fort que j'écris. Si la pudeur du verbe traduisait la crainte d'en dire trop, j'ai juré de ne plus jamais me trahir ni faire l'économie de mes mots. Ceux desquels j'avais peur parce qu'ils
déshabillent, ceux que je redoutais parce qu'ils bousculent les coeurs, ceux que j'espérais parce qu'ils réconfortent et délivrent, ceux que je craignais parce qu'ils blessent aussi, et puis
ceux que je priais parce qu'ils guérissent parfois.
Tous ces mots que tu n'as pu emporter mais que tu as su deviner, je les dépose ici et je te les offre, mais mon plus triste constat est que même ces mots-là n'auraient pas pu
te guérir, papa.
Il fait partie de mes classiques préférés. Comme tu dis, reposant et doux.
Vos derniers mots