L’agenda
Chaque matin c’est le même rituel. Elle ouvre les yeux bien avant le lever du soleil et coupe la sonnerie du réveil. Il est cinq heures. Elle se rend à la salle de
bain, rafraîchit son visage et savoure le silence des premières heures du matin. Elle a besoin de ces instants de solitude où elle goûte à la sérénité que lui procure cette pause volée,
la seule qu’elle s’octroie et qu’elle programme avant que tout s’accélère. Elle vit son temps comme un pilote de Formule 1 dispute un grand prix. Il faut que tout aille vite, que tout s’emboîte
et s’harmonise. Elle joue ses partitions, fixe sa vie et, tel un chef d’orchestre dirigeant son soliste, elle traque le « piano » et le rend
« allegro ».
Elle descend les quelques marches qui la séparent de la cuisine, met la cafetière en route puis se dirige vers la fenêtre. Elle pose son front sur la vitre glacée et pourrait
presque décomposer chacun des gestes qu’elle fait à cet instant où elle a l’impression, désagréable, de tout vivre au ralenti. Pas de temps mort pour cette héroïne d’un autre monde qui trouve le
salut dans son travail de femme et d’épouse accomplie. Pas le temps. Jamais le bon moment. Elle court et s’active, toujours en mouvement. Elle délègue, prévoit et anticipe. Attendre que le
café passe est déjà une torture chaque jour infligée mais elle n’a pas le choix, trop accro à la caféine. Elle trouvera bien un magazine à feuilleter en attendant. Surtout s’occuper et ne pas
laisser son esprit en proie à quelque interrogation inutile. Agenda : rappeler à Bruno qu’il faut racheter du café.
Les réverbères éclairent encore la rue et elle aperçoit sa voiture garée non loin. Agenda : appeler le garage pour cette fichue révision qu’elle reporte sans cesse,
passer au pressing, reporter le rendez-vous chez le dentiste, anniversaire Bruno : acheter un cadeau. La page du jour est déjà bien remplie. Elle pense à tout, envisage tout. Ne
pas se laisser surprendre, ne pas se laisser suspendre. Toujours détenir l'option de rechange, le coup d’avance. Etre dans la course. Ne pas perdre du terrain. Tout vivre comme on
entre en compétition. Elle a quelque chose à prouver mais n’a jamais su quoi, qu’importe, elle a trouvé son rythme et son équilibre.
Elle avale le nectar noir et bien sucré, le premier d’une longue série, et jette un coup d’œil à la pendule. Pas d’affolement, tout est prêt. Elle prévoit tout mais ne peut
s’empêcher de craindre un oubli. Sa tenue, préparée la veille, attend sagement sur le valet de chambre. Elle peut à présent préparer le dîner de ce soir qu’elle ne partagera pas en famille, au
moins sera-t-il prêt. Les négociations du contrat le plus important de sa carrière risquent de s’éterniser ce soir et, pour la troisième fois cette semaine, elle sera absente pour le dîner. Ne
pas y penser, éviter tout parasite. Elle est triste mais refuse de se laisser envahir par la culpabilité. Etre dans l’action, ne pas réfléchir, ne pas se laisser aller, ne pas penser à Bruno qui
l’attendra, ne pas se perdre, avancer. Nouveau regard sur la pendule. Elle emporte sa seconde tasse de café et s’installe à son bureau. Elle a le temps. Une petite heure encore avant d’aller se
préparer.
Elle lit et relit les points importants de la future transaction. Pas le droit à l’erreur, tout doit être parfait, sans surprise. Elle annote, rature, recommence. Elle en tremble
mais n’y prête pas attention. Elle a l’habitude de la démesure et le travail est son moteur. Son énergie se nourrit de ses propres exigences. L’horloge annonce six heures. Elle reprend une tasse
de café, se remet au travail et redouble de concentration. Enfin satisfaite, elle range son dossier qui terminera sa course sur le bureau de son assistante. C’est l’heure. « Quelle maîtrise
du temps » ! pense-t-elle en se dirigeant vers la salle de bain. Elle prend rapidement une douche. Même dans ses souvenirs les plus lointains elle ne se rappelle pas avoir fait les
choses autrement que rapidement. Eau chaude puis froide pour le coup de fouet garant du bon démarrage de sa journée. Les trois cafés font leur effet et déjà elle ne tient plus en place. Elle
nettoie la salle de bain avant d’aller s’habiller.
La veille, son choix s’était porté sur son tailleur fétiche : la tenue des grandes signatures. Une ceinture fine et des escarpins achèvent de parfaire sa silhouette. Un maquillage discret
et parfaitement étudié illumine son visage. Sa veste sur le bras et son agenda à la main elle s’approche de son mari et dépose un baiser sur sa joue. Il ouvre les yeux, la regarde, se
retourne et fait mine de se rendormir. Les relations entre eux sont tendues, elle ne l’ignore pas. L’harmonie des premiers temps a, depuis longtemps, fait place à l’incompréhension et à la
rancœur. Pas le temps d’y penser, trop de choses à faire, elle s’en souciera plus tard. Agenda : prévoir une discussion avec Bruno.
Comme chaque matin il se poste à la fenêtre et regarde sa femme s’installer au volant de sa voiture. Elle ne lève pas la tête car elle ne le sait pas, tout comme elle ignore que
c’est la dernière fois qu’il regarde le véhicule s’éloigner puis disparaître. Il ne sera pas là ce soir, ni demain, ni plus jamais. Le jour vient de se lever.
Parce qu’elle est dotée d’une organisation sans faille, la voiture aura sa visite annuelle au garage. Parce qu’elle pensera à son planning du lendemain, elle emportera des
dossiers. Les affaires en cours seront prêtes sur son bureau et le contrat sera signé. Comme d’habitude elle aura tout prévu et rien n’aura été le fruit du hasard. Parce qu'elle
n'est heureuse que si elle contrôle tout, elle bénira son agenda comme elle le fait chaque jour. Rien à reporter, tâches effectuées, rien en attente. Elle rentrera chez elle, épuisée et
satisfaite. La maison sera plongée dans le silence.
Sur la table du salon, bien en évidence, elle trouvera le cadeau d’adieu que Bruno aura déposé.
Nerveuse, elle déchirera l’emballage et y trouvera un bel agenda tout neuf, tout beau, avec une dédicace : « Vivre piano te répugnait et tu as préféré
l’allegro en ignorant le moderato ! A tout noter pour ne rien oublier tu n'as pas vu que tu m'oubliais. A trop courir après le temps, tu n’as pas vu que moi, j’en
avais trop. Tu m’as laissé sur le quai, je prends un autre train».
Dans son existence où l’imprévu n’a jamais eu de place, une fêlure se dessinera. Insidieuse, sournoise, froide, elle prendra corps, elle prendra place. Elle envahira son être et
lui échappera, se répandra et déversera sa brûlure. Brutalement, alors que tout le présageait, elle aura mal et des larmes de rancœur retournées contre elle-même étrenneront la couverture glacée
de son bel agenda. Reflets de colère, de rage contenue et de regrets brûlants que ce soir elle ne maquillera pas, elle ne domptera pas le flot d'ondée acide qui
tâche le carnet et dépose, allegro, son cortège d'amertume, piano.
Vos derniers mots